l'UE et le guêpier georgien
En négociant mardi 12 août, au nom de l'Union européenne, un cessez-le-feu avec le président russe Dmitri Medvedev et le premier ministre Vladimir Poutine puis le président géorgien Mikheïl Saakachvili, Nicolas Sarkozy espérait montrer que l'Europe pouvait être à la manoeuvre dans un conflit d'une importance majeure. Les Américains étaient hors jeu : impossible pour d'eux d'aller au-delà des rodomontades verbales dans une guerre qui implique directement Moscou. Pour la première fois, Washington semblait paralysé et les Européens tournés vers l'action. Afin de s'engouffrer dans la brèche, M. Sarkozy, qui exerce la présidence semestrielle de l'UE, a fait preuve d'un activisme inédit en Europe. Avec son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, il a pris de vitesse ses partenaires européens en courant à Tbilissi et à Moscou, sans solliciter d'eux le moindre mandat de négociation, même s'il leur téléphonait sans cesse. Il les a mis ensuite devant le fait accompli, leur demandant de valider l'accord. En creux, l'affaire montre l'inadaptation d'un système européen en panne de leadership, qui ne peut agir que lorsque sa présidence semestrielle est exercée par un dirigeant qui prend le dossier en main et bouscule les règles communes. La médiation aurait, en effet, sans doute échoué si les Français avaient travaillé dans les règles de l'art, convoquant d'abord une réunion de leurs ministres des affaires étrangères, comme cela avait été initialement envisagé. La rédaction d'un mandat précis, rappelant les principes de base du droit international, aurait empêché un accord avec les Russes. Car, c'est le problème essentiel, l'accord conclu sous l'égide de M. Sarkozy s'est conclu aux conditions de Moscou. Le président lituanien, Valdas Adamkus, est allé jusqu'à comparer l'accord à ceux de Munich, lorsque les Britanniques et les Français avaient laissé en 1938 Hitler annexer les Sudètes en Tchécoslovaquie, arguant de la nécessité de protéger les populations Germanophones. En ne reconnaissant pas l'intégrité du territoire géorgien, l'accord abandonne un peu plus l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, sécessionnistes de la Géorgie, aux Russes. Il foule aux pieds les principes européens, en ne condamnant pas l'agression militaire russe en Géorgie. S'y ajoutent des erreurs grossières, comme l'oubli de faire signer l'accord par les parties prenantes ou le fait d'avoir laissé des zones d'ombres flagrantes. Certes, il était difficile, voire impossible, de faire mieux dans un premier temps, dans des négociations d'homme à homme et tant le dossier des Géorgiens est mal emmanché. Les Européens sont mal placés pour dénier aux Abkhazes et aux Ossètes le droit à s'autodéterminer, eux qui ont organisé l'indépendance du Kosovo. Surtout, le président Saakachvili s'est piégé lui-même en bombardant, en premier et de nuit, des civils en Ossétie du Sud. C'est pourquoi l'accord signé sous l'égide des Français, bien que favorable aux Russes, a été approuvé le lendemain par les 27 à Bruxelles, nul n'ayant osé torpiller un texte qui amorçait timidement un cessez-le-feu. Le ministre allemand des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, grand défenseur de la Russie, a veillé à prendre la parole dans les derniers pour ne pas braquer ses homologues anti-russes. La commission des affaires étrangères du Parlement européen ne s'est pas réunie, pour cause de vacances et afin de ne pas gêner les capitales. Mais, pour la première fois, les Européens ont débattu sans qu'une réunion au siège de l'OTAN, à quelques kilomètres de là, ait donné le la. Les anciens pays communistes étaient perturbés de cette émancipation, mais n'ont pas mis de veto. M. Sarkozy a sans doute récolté les fruits de son travail de réconciliation avec les pays de l'élargissement, les plus hostiles à Moscou. Depuis un an, le président français bichonne ces pays, qui s'étaient sentis humiliés par Jacques Chirac lorsque celui-ci les avait accusés d'avoir perdu "une bonne occasion de se taire" en soutenant George Bush en Irak. Avec sa décision de réintégrer le commandement militaire de l'OTAN, Paris n'est plus systématiquement soupçonné d'antiaméricanisme, "ce cancer culturel qui empêche la France de déployer sa diplomatie", selon l'expression de M. Sarkozy. Pour l'eurodéputé Vert Daniel Cohn-Bendit. "Les Français, comme d'habitude, ont voulu jouer trop malin. A court terme, ils ont limité la casse, à long terme, ils n'ont pas renforcé l'Europe." Selon lui, les Européens ne parviendront pas à masquer longtemps des divergences dont personne n'est dupe, à commencer par les Russes, qui en profitent. CRÉDIT GASPILLÉ Le président français a déjà gaspillé une partie de son crédit politique en reconnaissant à la Russie le droit de défendre les intérêts des Russophones à l'étranger. Une première brèche s'est ouverte, jeudi 14 août, lorsque Varsovie a signé un accord avec Washington pour installer un bouclier antimissile en Pologne. Or c'est là que se pose la question décisive : faut-il rompre avec la stratégie d'affrontement et de refoulement poursuivie par l'administration Bush, et dont la Géorgie était une pièce maîtresse ? Cette stratégie est dangereuse, surtout lorsqu'on a peu de moyens de pression. Bernard Kouchner rappelait pendant sa médiation une évidence : nul ne va attaquer militairement la Russie, ni couper le gaz à l'envers. M. Sarkozy estime qu'une première solution consiste à traiter Moscou avec les égards dus à une grande puissance, alors qu'elle s'est sentie humiliée dans les années 1990. Il pense que sa relation parfois rugueuse avec M. Poutine, mais franche, peut contribuer à faire évoluer le premier ministre russe. La pertinence, a posteriori, de l'initiative de M. Sarkozy dépend désormais du bon vouloir russe. Pour démontrer qu'il parvient à faire bouger les lignes, Paris a besoin que Moscou accepte enfin le plan de paix à travers une résolution à l'ONU qui reconnaisse cette fois l'intégrité du territoire géorgien, que la Russie dise oui à l'envoi sur le terrain d'observateurs mandatés par l'Organisation de sécurité et de coopération en Europe (OSCE) et qu'elle commence à retirer des troupes russes de Géorgie. Les Américains poussent eux aussi dans ce sens, avec la visite, vendredi, de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice à Tbilissi. Mais si Moscou ne s'exécute pas, Washington pourrait vouloir reprendre la main dès la réunion des ministres des affaires étrangères de l'OTAN, mardi 19 août. Ralliant les pays de l'élargissement, les Américains redonneraient au conflit un goût classique de guerre froide et scelleraient l'échec d'une tentative d'émancipation européenne. LE MONDE | 16.08.08
